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Sous la direction de Servane Mouton
Humanité et numérique :
Les liaisons dangereuses.
La santé de l'homme.
Et l'écosystème en péril.
éditions Apogée : "les Panseurs sociaux".
336 pp. 25 euros.
Pour la première fois dans un même ouvrage, un panel d'experts issus de domaines de recherche variés et de différents pays apporte un éclairage inédit sur les grandes questions soulevées par l'usage du numérique : un état des lieux édifiant. Enjeu de santé physique et mentale : du neurodéveloppement aux maladies cardiovasculaires en passant par les troubles du sommeil et l'exposition des plus jeunes à des contenus inappropriés. Enjeu environnemental lié à l'extraction des matières premières, aux besoins énergétiques, à l'encouragement des tendances consuméristes. Mais aussi enjeu sociétal, tant ces outils se sont imposés dans nos sphères privées comme professionnelles et les ont bouleversées. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication sont présentées comme un progrès indiscutable et indispensable dans tous les secteurs d'activité. Il apparaît nécessaire et urgent de prendre la mesure des écueils et dangers dus à leur usage extensif et insuffisamment réfléchi.
Il y va de l'avenir de l'Humanité.
Voir le document PDF de Servane Mouton
Commentaire de Robert Maggiori sur le livre de Servane Mouton (Libération)
On ne sait pas très bien où vont les humanités numériques censées éclairer les objets des sciences humaines et sociales, de l'art ou de la philosophie, par les savoirs et les savoir-faire issus des info-sciences. Mais il serait bon de se demander ce que le numérique fait à l’humanité — au sens de ce que l'exercice physique ou la maladie font au corps. Sans doute est-il déjà trop tard, ou vain. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) ont apporté tant de facilités, d'opportunités, de connaissances, de nouveaux modes d'interaction, de plaisirs, que tous préfèrent prolonger la période de «jouissance» plutôt que d'envisager quelque funeste effet à venir. Le voudrait-on qu'on ne le pourrait pas de toute façon : pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des milliards d'individus font tous la même chose, vivent dans un autre monde -et parfois y sont tellement immergés qu'ils le prennent pour le vrai — les yeux fixés sur des écrans et les doigts employés à tapoter sur un smartphone, au point de constituer une gigantesque «usine sociale» où de modernes prolétaires, esclaves de l'usage compulsif d'Internet et des réseaux Sociaux, travaillent, clic après clic, post après post, à leur propre aliénation et enrichissent les géants du numérique, plus puissants que des États. Le problème n'est pas tant de savoir si un tel usage permet de boire à la source de toutes les connaissances ou de se salir dans l'étang glauque où grenouillent faux savoirs, mystifications et maques, s'il est un vecteur de démocratisation des outils de création, une opportunité de redistribution «horizontale» des pouvoirs, ou bien une machine à broyer la mémoire historique, le véhicule d'opinions, d'«avis» hétéroclites, de crédulités, de complotismes et d'idioties, favorisant une pseudo démocratie jumelle de la «tyrannie de l'incompétence» dont parlait Platon. Face à l'essor des technologies numériques, il y a eu, dès le début (cela a été toujours le cas, de l'invention de l'imprimerie à la machine à vapeur, du télégraphe à la télévision), opposition entre techno optimistes et techno sceptiques. Mais, comme pour le climat, cette confrontation est désormais obsolète, car les dégâts sont déjà là : il s'agit de les recenser, les analyser, les «guérir», en empêcher de futures excroissances. De cette démarche, on trouve un convaincant exemple dans « Humanité et numérique : les liaisons dangereuses », dirigé par Servane Mouton, neurologue. Il ne s’agit guère d’un ouvrage «claquant» mais de la présentation, sobre, précise, d'un travail collectif d’investigation mesurant scientifiquement l'impact de l'attachement aux écrans et aux réseaux sociaux sur l'environnement, la santé sociale, la santé physique et mentale des individus —spécialement des enfants et des adolescents.
«Colossal enjeu» de santé.
Le projet du livre est né d'une interrogation du Dr Mouton, laquelle, s'intéressant professionnellement à l'attention, aux fonctions du langage, au neurodéveloppement et aux maladies neurodégénératives, avait remarqué qu'un certain nombre de troubles pouvaient être attribués à l'usage «massivement orienté vers le divertissement» des outils numériques, non seulement parmi les personnes de plus de plus de 11 ans (passant 60 % de leur temps libre devant des écrans) mais également chez des en- fants, se servant de smartphones ou tablettes avant même d'avoir appris à parler.
Reconnaissant l'«intérêt avéré ou potentiel» de ces outils, elle a d'abord pensé mesurer juste le différentiel bénéfices-risques. C'est en échangeant avec d'autres «professionnels du soin, de l'éducation, du secteur social, avec des chercheurs travaillant sur le versant écologique ou en toxicologie», qu'elle a réalisé que les NTIC étaient «source d'une monumentale pollution», et constituaient un «colossal enjeu» de santé individuelle et collective. Humanité et numérique - colligeant les contributions de neurologues, psychiatres, pédiatres, endocrinologues, cardiologues, ophtalmologistes , biologistes, ingénieur(e)s, économistes, politistes, juristes — les aborde tous, selon cette répartition : psychologique, écologique, socio-économique.
La première partie est impressionnante. Elle traite par exemple de la sexualité adolescente «hameçonnée par les sex-tubes», les messageries privées ou les webcams, et confrontée précocement à la pornographie en libre accès (50 % des enfants du primaire, 100% des coll giens, 1/3 de filles, 2/3 de garçons). Louis Forgeard, pédopsychiatre, y montre les mutations déjà en acte des imaginaires sexuels, qui intègrent de plus en plus les comportements violents, le démembrement du corps en «organes», la banalisation de conduites incestueuses, la « pédophilisation des préférences sexuelles» (triomphe des teens), la «déshumanisation systématique de toutes les femmes et leur humiliation, la suprématie des "vrais hommes", avec une apologie de l'érection, de la pénétration des trois orifices féminins et de l'éjaculation». Et en analyse les «conséquences psychiatriques», addictives, psychotraumatiques - et surtout aptes tant à inhiber l'engagement dans la délicate relation à l'autre, faite d'approches timides, de consentements réciproques, de tremblements et d'émotions, qu'à favoriser l'enfermement dans le monde fabriqué, mécanique, «désaffectivé» des vidéos porno. Dans cette partie, sont aussi abordées les questions de l'attention, de la mise en place du «lien d'attachement", de l'acquisition et du développement du langage, de la dépression, de l'impact des écrans sur la vue, sur le métabolisme et l'équilibre hormonal ou encore sur la santé cardiovasculaire, menacée par la sédentarité qu'induisent claviers et displays.
Équipements terminaux
En envoyant un mail, en travaillant sur Internet ou en publiant une story, nul n'a conscience d'être un «pollueur». L'illusion est produite par le terme même de «virtuel». On reconnaît ainsi que le numérique régit tout (privé d'électricité, un hôpital peut fonctionner grâce à des groupes électrogènes, coupé du numérique, il ne peut plus rien faire), mais on voit moins bien comment des équipements qui «manipulent des octets à une vitesse vertigineuse d'un bout à l'autre de la planète» pourraient dénaturer les écosystèmes. Y arriver exige peu d'efforts cependant : le numérique comporte «les datacentres (serveurs, stockage et équipements d'infrastructure associés), l'ensemble des équipements réseaux nécessaires aux transferts des données (de la box ADSL de la maison aux antennes 5G en passant par les câbles transatlantiques et tous les équipements réseaux) et ce qu'on appelle les équipements terminaux» (Françoise Berthoud), à savoir les téléviseurs connectés, les ordinateurs, les montres, les tablettes, les consoles, les imprimantes, les smartphones... Dès lors, rien n'est plus virtuel, car ces équipements, il a bien fallu les fabriquer, après avoir extrait les métaux rares et autres matières premières, les déplacer, les installer, les faire fonctionner, les réparer. La pollution numérique est «industrielle», et de fait Humanité et numérique en détaille la nature et l'impact, des émissions de gaz à effet de serre aux radiations ionisantes, de l'empreinte hydrique du numérique (liée à la captation d'eau par l'industrie minière) aux perturbateurs endocriniens (contenus dans certains composants du matériel informatique, comme les organophosphates ou les retardateurs de flamme) et aux rayons X ou aux RFR (rayonnements radiofréquences, qui seraient la «nouvelle amiante»).
«Capitalisme de plateforme»
Tout aussi lourdes sont les conséquences que l'hyper-utilisation des nouvelles technologies a sur la société elle-même, sur l'ensemble des rapports sociaux, horizontaux (entre les personnes) ou verticaux (entre les personnes et les institutions) dans la mesure où le numérique modifie aussi bien le travail que les façons d'apprendre ou d'enseigner, le mode de production capitaliste (tendant vers un «capitalisme de plateforme» ou un «capitalisme de surveillance1») et les modes de vie, sinon la façon dont chacun se rapporte à la réalité, au sens des choses, à autrui, à sa propre conscience et à ce qui fait l'humanité d'une personne. Les NTIC, écrit Philippe Compagnion, polytechnicien, prétendent «libérer le potentiel humain», mais, en réalité, «elles visent bel et bien à consommer le potentiel spirituel de l'immense majorité de l'humanité et en faire une source d'énergie de production». Peut-on envisager quelque solution, qui freinerait l'hypertrophie du numérique (dont se réjouissent Amazon, Microsoft, Meta, Apple, Google-Alphabet et autres Byte- Dance-TikTok, mais à laquelle tout un chacun participe en abeille ouvrière) et établirait un semblant de sobriété ? C’est peu vraisemblable. Les sciences et les techniques, en effet, ne vont jamais à rebours, n'ont pas de frein interne et ne connaissent de limites que celles qu'éventuellement leur imposeraient, d'une faible voix, le droit, l'éthique, la religion ou la philosophie. Les premières résolvent tous les problèmes qu'elles peuvent résoudre, les secondes appliquent ces solutions pour créer de nouveaux outils — sans pouvoir prévoir les effets de leurs innovations : on découvre ainsi la polymérisation, on invente les matières plastiques, on façonne par elle des milliards d'objets et d'emballages, pour s'apercevoir après coup de son impact délétère sur tous les écosystèmes de la planète. Il en va de même pour les NTIC. Pire : s'il fallait une solution de «repli», c'est avec les outils du numérique qu'on la chercherait, et l'intelligence artificielle, créant ainsi le plus vicieux des cercles. Mais puisque les principaux responsables sont les «terminaux utilisateurs» (nous tous), il y aurait bien une autre voie : bloquer les notifications, arrêter d'envoyer les vidéos de son chat, ne plus «suivre» personne et n'être plus « influencé » par qui que ce soit, déserter les réseaux, fermer tous les comptes, mettre d'abord des livres entre les mains des enfants2. Qui l'envisage, hors des fous ?
1 -
Le capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff
2 - C'est effectivement ce qu'invite à faire P.d'Hennezel avec son ouvrage
"Déconnectons-nous"